DOUBLE SÉISME À MOHAMÉDIA
Fouetté par une atmosphère survoltée inédite, notre blogueur porte les dents sur sa ville de résidence …
En 2005, j’ai posé mes pénates (c’est-à-dire mes livres) dans l’ancienne Fédala à cause de son caractère non touristique, de sa palmeraie urbaine, de sa proximité avec la rustique Chaouïa et de sa tranquillité. Cet été, soudain, ce calme si précieux a disparu. A cause certes de la campagne pour les élections locales du 4 septembre mais aussi et surtout à cause de ce que les résidents ont appelé d’emblée «la faillite de la Samir». Cette raffinerie de pétrole séoudo-suédoise, ayant pour sigle un prénom masculin arabe, Samir, signifiant «compagnon» et qui, en réalité, veut prosaïquement dire, en français, Société anonyme marocaine de l’industrie et du raffinage, cette société, donc, a, sans crier gare, arrêté sa prodution le 5 août. La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre via les taxieurs(1), les soukiers et les ménagères : «Le Séoudien s’est enfui !» . Le «Séoudien», c’est, c’était le patron local de la Samir dont le propriétaire en titre est le mystérieux «cheikh» Mohamed-Husseïn Amoudi, un Ethiopien naturalisé séoudien et que nul n’a jamais vu à Mohamédia … Quant au très discret directeur déserteur, on n’entendait parler de lui dans la ville que lorsque sa compagnie faisait, chaque été, le même coup de com en nettoyant la plage centrale, habituellement livrée aux détritus venus de l’océan ou des promeneurs …
A présent les 350 000 résidents se demandent avec anxiété ce qu’il va advenir de la principale industrie locale, fournissant, dit-on, un tiers des emplois directs ou indirects de la commune. Tout le monde est concerné. Particulièrement les «Samiriens», mais qui n’a pas un cousin, un ami, un voisin dans cette «entreprise modèle» avec ses jardins, ses clubs culturels ou sportifs, sa mosquée, etc. «Ce n’est pas possible, en pleine rentrée scolaire, à la veille de la fête, jeter sur le pavé et du jour au lendemain, des milliers de travailleurs», répète à tous ses clients le kiosquier de la Mairie, tandis que le mitron-en-chef d’une célèbre boulangerie confiait à une cliente : «C’est sûr, le Roi, le Makhzen vont agir, sinon il y aura du désespoir à Mohamédia, et peut-être du grabuge …». Aux toutes dernières nouvelles, au moins une partie de leurs salaires a été enfin virée aux agents de la Samir mais sans garantie pour l’avenir … L’anxiété demeure donc.
De même, la question que beaucoup se posent est : comment la seule raffinerie de pétrole du Maroc, une usine ultra-stratégique, et à priori ultra-rentable, a pu perdre de l’argent et fermer ses robinets alors qu’elle détenait le monopole de sa spécialité ? Mystère. Autre mystère : pourquoi avoir privatisé en 1997 une enseigne qui avait été maroco-italienne de 1960 à 1973 puis entièrement nationale ?
Et sur ce fond économiquement, socialement et psychologiquement désastreux, est venue se greffer la campagne électorale qui s’est terminée par le triomphe, inattendu à Mohamédia, du parti Justice et Développement (PJD), tandis que l’équipe du parti Authenticité et Modernité (PAM), qui tenait la mairie via l’un des principaux promoteurs immobiliers de la ville, connaissait une sorte de déroute avec 8 sièges conservés seulement tandis que le mouvement islamiste d’Abdellilah Benkirane, chef du gouvernement chérifien, a remporté 22 sièges sur 47. Notons quand même que moins de 33% des inscrits sur les listes électorales se sont déplacés pour voter le 4 septembre …
(1) Néologisme francophone venu d’Algérie et qui a commencé à se répandre au Maroc oriental, pour désigner les chauffeurs de taxi.
Bibliographie
• John Franklin, «Annuaire amoureux du Maroc éternel», col. Xénophon, Ed.Folfer, France, 2015, 205 pages illustrées grand format, 30 €. Site : atelier-folfer.com
• Péroncel-Hugoz, «le Maroc par le petit bout de la lorgnette», Xénophon, Folfer, 2010, 305 pages illustrées, 24 € ; «2000 ans d’histoires marocaines», Casa-Express, Rabat, 2014, 280 pages, 100 dh.
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Par Péroncel-Hugoz
